Extraits d’un article publié dans Libération (11.7.2011). Source
Le mercredi 29 juin, il était environ 12 h 30 quand les gaz lacrymogènes des forces spéciales ont envahi la place de la Constitution, à Athènes, provoquant ainsi des spasmes de suffocation dans une foule qui était majoritairement pacifique. Quelques minutes plus tard, le sinistre nuage couvrait tout le centre de la capitale. A ce moment précis, les déclarations faites deux jours plus tôt par le ministre d’Etat, Theodoros Pangalos, ont pris un sens plus concret et plus noir. En effet, le chef adjoint du gouvernement avait déclaré que si le nouveau plan d’austérité n’était pas adopté par le Parlement grec et que, par voie de conséquence, le pays était alors considéré en défaut de paiement, il faudrait faire intervenir les blindés pour protéger les banques.[...]
En marge de la manifestation, il y a eu, incontestablement, quelques individus excités et violents, mais aussi de nombreux provocateurs qui, d’après le directeur du très sérieux magazine Epikaira, ont été filmés en train de descendre de cars de la police. Les forces de répression placées sous l’autorité d’un ministère cyniquement chargé de la «Protection du Citoyen» ont envahi des cafés et des halls d’immeubles et ont copieusement tabassé tous ceux qui s’y trouvaient. Les substances répandues par la police ont transformé la station de métro en chambre à gaz, malgré la présence, dans le hall, d’un centre de secours improvisé accueillant des centaines de manifestants blessés.
Qui plus est, les gaz lacrymogènes se sont propagés dans les tunnels du métro sur plusieurs kilomètres, jusqu’à des endroits qui ne méritaient nullement d’être gazés au nom de la protection du bâtiment de l’Assemblée nationale, sis place de la Constitution. Après la dissolution de la manifestation, le lieu ressemblait à un décor de film catastrophe hollywoodien.
Pourquoi tout cela arriva-t-il ? La réponse est qu’il était absolument nécessaire d’imposer à la Grèce des conditions de remboursement de sa dette moralement et techniquement intenables et, pour ce faire, il fallait que le pays perde une partie substantielle de son indépendance. [...]
Ce changement de régime est visible non seulement dans l’action des forces de l’ordre, mais aussi dans la marginalisation systématique de l’Assemblée nationale, transformée en chambre d’enregistrement, et dans le contrôle total de la quasi-totalité des médias, transformés en moyens de diffusion d’une propagande abjecte. Ce qui est arrivé mercredi 29 juin n’est rien moins que l’abrogation du droit constitutionnel de se réunir – tous les totalitarismes en font leur première cible – et était absolument nécessaire pour faire passer ce plan d’austérité.
D’ailleurs, même si ce n’est pas le cas, même si le gouvernement est poussé au désastre contre son gré par des agents locaux ou étrangers qui, de plus en plus clairement, gouvernent à sa place, le résultat est le même : il s’agit de la naissance de la première dictature économique en Europe, un régime qui, étant donné l’évolution socio-économique du continent, risque d’y être souvent copié.[...]